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Les Jeux des Enfants

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Cette huile sur bois, dans une vision d'ensemble, évoque la Flandre colorée et populaire. La première impression est celle d'un grouillement, d'une vie en mouvement prise sur le vif. Il semble que le peintre prenne plaisir à "raconter" des histoires en multipliant les personnages et que son imagination n'ait pas de limite. On a d'ailleurs rapproché cette accumulation d'un passage de Gargantua: Rabelais énumère, comme une litanie, les jeux du géant, au moment où celui-ci vit encore de "vicieuse manière", suivant l'enseignement des sophistes.
(Gargantua, Livre I, ch.XXII)
 
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Avant de déchiffrer les détails, le regard descend sur les taches de couleur et se laisse conduire par le mouvement, en suivant la pente du sol ocre, jusqu'à la ligne d'horizon, au pied du clocher.
Sur une place publique, devant un hôtel de ville, les enfants ont pris le pouvoir et jouent seuls ou en groupes. La composition du tableau allie les lignes horizontales et verticales. La barrière rouge sur l'axe central, la corniche à consoles du bâtiment gothique permettent à la vue de s'étendre vers la gauche et de découvrir un pré verdoyant traversé par un ruisseau où des enfants se baignent. Le point de fuite est à droite, très haut, au bord de cette rue rectiligne qui semble interminable: la perspective s'ouvre à l'infini, derrière le clocher, par la ligne blanche de l'horizon. Cette rue, que la longueur rend irréelle, est aussi un terrain de jeu pour les enfants.
On s'aperçoit donc que les scènes qui semblaient fixées au hasard entrent dans un plan rigoureux, une recherche sur la perspective et l'espace.

Mais Bruegel a l'art de montrer le tout par des parties isolées et si l'on veut "lire" le tableau, il faut s'en approcher. Des critiques du 20e siècle ont dénombré ces jeux et personnages: 84 divertissements sont évoqués et pratiqués par 250 enfants.
 
Certains sont typiquement flamands, la plupart universels et atemporels. Ainsi, les déguisements: au centre, un cortège nuptial ; sur la gauche, penché à une fenêtre, un masque de carnaval ; se dirigeant vers cette maison, une procession de baptême peut-être. On reconnaît aussi des jeux toujours actuels dans les cours de récréation: colin-maillard, saute-mouton, jeu de dés, gymnastique... Plus rare et réservé aux adultes, le "Blindepot spelen" qui consiste à briser des pots, les yeux bandés.
Sur le sol, à droite, on note un détail curieux: quatre bérets dont personne ne semble s'occuper sont disposés de telle façon qu'ils forment une figure humaine. On peut y voir la volonté du peintre à "faire grimacer l'inanimé" (Seldmayr) mais aussi un simple clin d'oeil: Bruegel est parmi les enfants et s'amuse à nous surprendre.

Faut-il chercher un sens profond à ce tableau? Un spectateur "innocent" y trouve une planche encyclopédique des divertissements enfantins. Une planche conçue par un génie inclassable qui va du mot à l'image. Au 16e siècle, les jeux étaient répertoriés (l'extrait de Gargantua le prouve; on cite aussi une poésie de J. Froissart) et on peut imaginer que Bruegel l'érudit connaissait ces listes.
Certains historiens vont cependant plus loin et prêtent au peintre une intention moralisatrice. En rapprochant la peinture du texte de Rabelais, on arrive à une critique des jeux de l'enfant mal éduqué par des précepteurs sophistes. En humaniste, Bruegel aurait voulu montrer l'abrutissement qui défigure et abaisse l'homme. Preuve en serait les visages sinistres, vieux et grossiers des enfants.

A cette interprétation s'oppose d'abord une vérité toujours observable: quand ils jouent, les enfants sont sérieux, d'autant que certains, nous l'avons vu, incarnent des rôles d'adultes. Ensuite, Bruegel, en rupture avec son époque, s'est toujours refusé à idéaliser le corps et le visage. Chez lui, pas de nature parfaite à l'image de Dieu. Les traits sont souvent dissimulés, à peine ébauchés, parce que ses personnages sont des anonymes, bien réels pourtant, qui représentent dans l'ensemble et en détails la classe rurale.

J'y vois seulement une invitation à jouer, à se replonger dans l'enfance. Et si l'on est attentif, on peut même entendre les cris et les rires, le brouhaha d'une cour de récré, reconnaissable entre tous et dans tous les pays du monde.
 
 
© Leah Auvertus - 2001 - Gayl QUENON
 
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