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"Dédale exhorte
Icare à le suivre; il lui montre l'usage de son art périlleux;
il agite ses ailes, se détourne, et regarde les ailes de
son fils. [217] Le pêcheur qui surprend le poisson au fer
de sa ligne tremblante, le berger appuyé sur sa houlette,
et le laboureur sur sa charrue, en voyant des mortels voler au-dessus
de leurs têtes, s'étonnent d'un tel prodige, et les
prennent pour des dieux. Déjà ils avaient laissé
à gauche Samos, consacrée à Junon; derrière
eux étaient Délos et Paros. Ils se trouvaient à
la droite de Lébynthos et de Calymné, en miel si fertile,
lorsque le jeune Icare, devenu trop imprudent dans ce vol qui plaît
à son audace, veut s'élever jusqu'au cieux, abandonne
son guide, et prend plus haut son essor. Les feux du soleil amollissent
la cire de ses ailes; elle fond dans les airs; il agite, mais en
vain, ses bras, qui, dépouillés du plumage propice,
ne le soutiennent plus. Pâle et tremblant, il appelle son
père, et tombe dans la mer, qui reçoit et conserve
son nom. (...) La perdrix, sur un rameau, fut témoin de la
douleur de Dédale, lorsqu'il plaçait dans le tombeau
les restes de son fils. Elle battit de l'aile, et par son chant
elle annonça sa joie. C'était alors un oiseau unique
dans son espèce, on n'en avait point vu de semblable dans
les premiers âges. Nouvel hôte de l'air, il devait à
jamais, ô Dédale, instruire de ton crime l'univers."
Ovide, Les Métamorphes, VIII (217/236)
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Les experts et les critiques ne s'accordent
pas tous sur l'authenticité de cette oeuvre. En résumé,
il existe deux versions (l'une sur toile et l'autre sur panneau),
inventoriées sous le même titre, sans signature ni date.
Pour certains, il s'agirait même de deux copies. Aujourd'hui,
il semble attesté que l'huile sur bois où l'on voit
Dédale volant dans le ciel, soit une copie, bien que des critiques
la considèrent d'une meilleure facture.
Laissons ces hypothèses aux spécialistes pour décrire
simplement cette toile. Dans une vue plongeante, le regard s'arrête
d'abord sur les personnages: un paysan qui laboure son champ, un berger
appuyé sur son bâton, un pêcheur
de dos qui tend son fil. Le rouge de la blouse du laboureur et de
l'écharpe du pêcheur attire l'attention sur leurs occupations.
Quand les yeux peuvent s'en détacher, on découvre la
profondeur de l'espace quasi infini. A l'horizon,
le soleil forme un disque qui irradie et unit le violet du ciel à
l'émeraude de la mer. Les montagnes qui bordent celle-ci paraissent
irréelles, blanches et légères, comme le port
qui s'éveille dans une lumière rose. |
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sur la reproduction ci-dessusou dans le commentaire pour en agrandir
certaines parties |
L'esprit se plaît
à admirer ce paysage harmonieux et paisible mais l'oeil, irrésistiblement
revient au rouge sang du premier plan, vers ce paysan absorbé
par sa tâche. Nous le voyons de biais, la scène étant
construite en diagonale et l'impression d'un travail continu, méthodique,
en train de se faire, en est accentuée. Derrière lui,
les tâches claires des brebis guident le regard vers les voiles
beiges du navire qui passe. Il est temps alors de découvrir
les "détails" de cette scène quotidienne.
Près du bateau, justement, devant le rocher, la mer se ride...
et deux
jambes s'agitent. C'est qu'Icare est en train de se noyer
dans l'indifférence de l'entourage et de la nature! Icare,
coupable de s'être approché un peu trop près du
soleil, Icare qui a cru braver les lois dela gravitation et de la
condition humaine, plonge dans le vert émeraude profond et
personne ne le remarque. Pas même la perdrix
dont le regard vague et lointain rappelle celui du berger qui tourne
le dos au drame.
On a beaucoup écrit sur le sens de cette représentaion
du mythe d'Icare et les interprétations divergent.
Breughel illustre un passage des "Métamorphoses"
d'Ovide (1).Comme
souvent, le peintre prend l'inverse de la tradition, l'envers des
choses et distille discrètement son ironie. Si les personnages
d'Ovide sont représentés pour la première fois,
l'essentiel est inversé: les gens à l'aube d'une journée
de travail n'ont pas de temps à perdre avec l'ambition d'un
fou ou d'un rêveur. Il faut ensemencer et pêcher, il faut
retendre les cordages afin que le navire, comme la vie, avance vers
la lumière ou l'or philosophal, selon une lecture ésotérique.
Stoïcien et humaniste, Breughel exprime l'accord de l'homme avec
les lois du cosmos dont il n'est qu'une peite partie. A l'avant-plan,
l'épée
et la bourse, posées près du laboureur, renvoie
au proverbe populaire:
" Epée et argent requièrent mains astucieuses"
(van Lennep). |
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| Pierre Francastel développe
une autre théorie qui a le mérite de situer le peintre
dans le contexte historique de son pays. Icare incarne aussi le courage,
l'aventure positive de ceux qui osent. Prisonnier de Minos, il a la
volonté de s'enfuir et l'audace d'essayer. C'est l'ingéniosité
de son père, Dédade, qui lui en fournit le moyen. Son
seul "défaut" est de succomber à la griserie
de la réussite. Il est jeune encore. Dédale reste le
forgeron, l'artiste et le créateur génial. Au 16e siècle,
le mythe trouve un écho dans ce pays sous domination étrangère:
c'est l'appel de la liberté et le rêve d'évasion...
La vie continue, ou,i mais les questions restent posées: toute
tentative libératrice est-elle voué à l'échec?
N'y a-t-il plus place pour le rêve? L'indifférence n'est-elle
pas l'écueil le plus dangereux pour l'aventure humaine et le
progrès? |
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Condamnation ironique de la vanité
d'Icare, égale à celle de Nemrod (voir La
Tour de Babel), critique de l'indifférence populaire, échec
d'une tentative d'évasion, séparation en diagonale du
rêve et de la réalité? A chacun d'en décider!
La toile est un chef d'oeuvre qui nous conduit des bords sombres à
la lumière d'un jour qui commence. La charrue est toujours
féconde et la naissance est une moisson. |
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